Annette Bédard
1902-1990
Photographe professionnelle
|
Lorsque la jeune femme se présente à la banque pour y ouvrir un compte à son nom, elle essuie un refus net. On est au début des années 20.
Nullement intimidée, ne s’en laissant imposer par personne, elle lui lance d’un ton sans réplique.
Anti-conformiste avant la lettre, elle sera la première femme à Victoriaville à avoir un compte en banque, l’une des premières à posséder et à conduire sa voiture et la première femme photographe professionnelle au Québec. Annette Bédard est née le 17 février 1902 à Saint-Norbert d’Arthabaska. Elle est la dernière d’une famille de sept enfants. Son père, Joseph, occupera les fonctions de policier à Victoriaville. Sa mère, Léocadie Blanchette, est la seule femme dans le rang qui sait lire. Quand les voisins reçoivent des communications, ils se rendent chez elle pour en connaître la teneur. Alors qu’à l’époque, les jeunes filles ne sont pas nécessairement incitées à poursuivre leurs études, Annette ne quittera l’école qu’une fois sa 11e année terminée, au couvent à Sainte-Victoire. Âgée de 17 ans, elle est engagée au Garage Plourde à Victoriaville pour la tenue de livres. Elle y travaillera pendant quelque temps. Femme de défis et de changements, elle est embauchée comme réceptionniste par le réputé photographe J. O. Dubuc. Elle a appris avec le maître comment faire de la retouche. De là à passer derrière la caméra et à voir la vie sous un nouvel angle, il n’y a qu’un pas à franchir. Au début de la vingtaine, cette délicate brunette ouvre le Studio Bédard, rue Notre-Dame, qu’elle aménage dans un sous-sol, aux environs de 1925. Sa grande passion pour ce nouveau métier lui fait oublier la présence de rats longs d’un pied! Annette Bédard se développe rapidement une clientèle. Elle ne refusera aucun contrat, la photographe n’ayant rien à son épreuve dans le cadre de ses fonctions. Les futurs mariés font appel à ses services. On peut l’imaginer l’hiver au travail, l’œil à la caméra sous sa grosse couverture, son flash au magnésium à la main et de la neige jusqu’aux genoux. À la demande des autorités municipales, elle descend dans les entrailles de la ville pour y photographier les égouts. Sa clientèle est diverse : des prisonniers à la prison d’Arthabaska jusqu’aux collégiens pour les photos de fin d’année. Le Studio Bédard est ouvert le dimanche, les gens déjà “endimanchés” en profitent pour aller se faire tirer le portrait… Annette Bédard fera des photos de bébés sa spécialité. Pour les séduire, les faire rire, les calmer, elle garnit son studio de poupées, de toutous et de jouets, même de bonbons. Célibataire, elle sera une pionnière dans bien des domaines. Âgée d’à peine 22 ans, Annette devient l’une des premières femmes à Victoriaville à acheter une voiture, une Ford “à crinque”. “C’était un cauchemar pour elle l’hiver quand elle restait prise dans la neige. Les hommes étaient installés au chaud et s’amusaient ferme à ses dépens. Il n’y en avait pas un pour aller l’aider”, raconte sa fille, Ginette Desmarais. Aux conventions des photographes professionnels, elle détonne dans ce monde d’hommes. Certains seront méchants à son égard, d’autres plutôt entreprenants… Il faudra que le président de l’association la prenne sous son aile pour qu’elle puisse participer en paix à ces réunions. Cette femme d’affaires opère le Studio Bédard jusqu’au début de la seconde guerre. Elle doit s’en départir en raison de maladie. Mademoiselle Bédard épouse Roland Lavigne. Le couple aura une fille, Ginette, et déménage à Dollard des Ormeaux. Pendant quelques années, n’ayant pas perdu la main pour la retouche, elle travaille pour Yousouf Karsh, l’un des plus grands photographes au Canada. “La photographie aura été la grande passion de sa vie, rappelle sa fille Ginette. Quand son mari est mort, elle avait 55 ans. Son plus grand regret, ce sera de n’avoir pas redémarré son studio. Elle s’en est toujours ennuyée, même si elle faisait de la photo pour elle-même avec sa caméra.” Annette Bédard se garde l’esprit jeune. À 78 ans, elle est propriétaire d’un logement de 12 appartements avec sa fille Ginette. Grande débrouillarde devant l’Éternel, elle n’hésite pas à se relever les manches lorsque les hommes embauchés n’effectuent pas le travail : à 87 ans, elle se retrouve ainsi sur le toit du logement pour arranger une fuite. Annette Bédard décède le 17 janvier 1990 avant d’atteindre ses 88 ans. Cette grande dame est inhumée au cimetière de Repentigny. Alain Bergeron |
This page last updated on January 29, 2003